Marxisme écologique ou écologie politique marxienne ?

Face aux enjeux climatiques auxquels nous devons faire face, il me paraît impératif que les forces dites révolutionnaires placent la crise écologique au coeur de leur agenda.

L’agenda offre peu de marge : selon le président du GIEC, pour contenir les températures en deçà de 2°C-2,4°C, qui est selon leur travaux la ligne a ne pas franchir pour ne pas se mettre gravement en danger, il ne nous reste que 7 ans pour inverser la courbe mondiale des émissions de gaz à effet de serre, soit d’ici 2015.

Les forces de gauche doivent donc réagir.. Alors certes, on voit des articles à droite et à gauche fleurir sur le sujet.. Le NPA a même adopté dans ses textes fondateurs des remarques claires sur ce sujet.. Les hérités de la pensée marxiste font à chaque fois le même constat : le productivisme capitaliste a crée les gaz à effet de serre ! Certes, mais pourquoi ne pas parler du productivisme en générale ? et celui de l’ex-URSS en particulier ? Pourquoi ne pas prendre acte de ses fortes perturbations et proposer des programmes autour de la re-localisation de l’économie, favorisant les modes de transport doux et une alimentation moins carnée ?

Ces idées fondamentales semblent rester l’apanage des réseaux écologistes et pourtant ça urge !! Selon la FAO (Organisation des Nations Unis pour l’alimentation) 18% des gaz à effet de serre sont liés à l’élevage... Les transports sont responsables d’un quart des émissions nationales de gaz à effet de serre en 2004. Les émissions dues aux transports ont augmenté de 23% entre 1990 et 2004. Cet accroissement s’explique par l’augmentation des trafics et le transfert vers les moyens de transport les plus consommateurs de carburant (avions, poids lourds, voitures particulières).

Qu’allons nous faire ? Allons nous continuer de défendre des modes de transports pollueurs et aliénants ? La crise du secteur automobile semble être pourtant l’occasion de faire basculer ces emplois sur d’autres secteurs ! Pourtant le silence est d’or.. On fait dans la démagogie ! Les patrons se goinfrent (c’est vrai) etc...

Le constat est donc fait que les héritiers de la pensée marxiste ont du mal à se positionner sur un combat contre le productivisme qu’il soit capitaliste ou autre.. Reprenant les mots d’Hervé Kempf, j’avais suggéré dans ma chronique précédente que le marxisme était intrinsèquement lié au productivisme..

Le marxisme de Marx et Engels est marqué par la culture technicienne et industrielle du XIXe siècle. Il se préoccupe de questions sociales et économique, mais pas de la question écologique, évoquée à l’époque par un nombre restreint de précurseurs. La définition de la nature par Karl Marx - "La nature est le corps non organique de l’homme" (Manuscrit de 1844) - rentre dans un courant de pensée utilitariste, positiviste, issu des Lumières. " Marx participe totalement de l’idéologie biblico-cartésienne de la conquête de la Nature" juge en 1995 l’économiste et théoricien écologiste français Alain Lipietz" (2).

Pour Alain Lipietz, à la différence de la pensée marxiste majoritaire, mais "Comme déjà les versions althusseriennes ou maoïstes du marxisme, l’écologie politique refuse le primat des forces productives, elle les subordonne aux rapports sociaux et à la vision du monde qui les inspire, et juge les rapports humanité-nature, non à l’aune de la maîtrise, mais du respect (de l’être humain, et des générations futures, et même des autres espèces).".

Concrètement, la réalisation politique du marxisme (phases du socialisme puis du communisme) suppose « d’augmenter au plus vite la quantité des forces productives » (comme l’écrit Karl Marx dans le Manifeste du Parti communiste) pour permettre la réalisation du "à chacun selon ses besoins", ce qui peut avoir des répercussions négatives sur l’environnement. A la formule de Marx, Alain Lipietz répond : "Aujourd’hui l’écologie vient nous dire que d’ores et déjà le salariat, dans les pays développés, obtient en moyenne davantage pour ses "besoins" qu’il n’est écologiquement soutenable pour l’écosystème planétaire".

Cependant à partir de la fin du XXe siècle, une pensée conciliant le marxisme et l’écologie a commencé à émerger.

Selon Jean-Marie Harribey (3) : L’œuvre de Marx propose un cadre conceptuel qui, premièrement, place l’activité sociale des êtres humains à l’intérieur d’un environnement matériel naturel, et, deuxièmement, opère une distinction radicale entre le procès de travail en général et le procès
de production capitaliste. Cependant, au sein de cette œuvre, subsistent plusieurs difficultés dont le dépassement est indispensable pour pouvoir y intégrer la problématique écologiste.

Dès le début du Capital, Marx distingue le procès de travail en général, qui est une caractéristique anthropologique, dont le but est de produire des valeurs d’usage propres à satisfaire des besoins humains, et le procès de travail particulier au mode de production capitaliste, ne représentant qu’une phase de l’histoire humaine, et dont le but est de produire de la plus-value permettant de valoriser le capital. Ainsi, dans le second cas, la production de valeurs d’usage cesse d’être une finalité pour n’être plus qu’un moyen de la valeur dont la marchandise est le support.

La distinction entre les diverses formes du procès de travail est-elle suffisante pour analyser les rapports de l’être humain avec la nature ? En d’autres termes, le procès de production capitaliste est-il seul responsable de la destruction ou de la fragilisation des écosystèmes ? Si l’activité humaine se contentait de produire des valeurs d’usage, toute contradiction entre cette activité et l’ensemble des équilibres biologiques disparaîtrait-elle ?

Cela n’est pas certain, et l’on sait que certaines sociétés techniquement peu développées et non soumises à la loi du profit peuvent être contraintes à des pratiques agricoles qui épuisent rapidement les sols. Inversement, au sein de sociétés techniquement avancées, la disparition du capitalisme est la condition nécessaire mais non suffisante d’une co-évolution équilibrée des systèmes vivants.

C’est ce qui se dégage du constat établi par J. Martinez-Alier selon lequel la planification ne résout pas plus que le marché le problème de l’absence de commune mesure entre le présent et le futur.

Bien que partant d’une critique fondamentalement juste, la volonté de Marx et Engels de construire une théorie socio-historique du capitalisme eut sans doute des effets pervers. Engels rejeta le principe d’entropie et condamna sans appel la tentative de Sergueï Podolinsky d’articuler une théorie de la valeur-travail et une théorie de la valeur énergétique.
Podolinsky ouvrait ainsi la voie aux analyses ultérieures mesurant l’efficacité d’un système vivant à sa capacité à maximiser son énergie incorporée qu’il nomme « émergie ». L’évolution et l’issue des activités humaines ne dépendent alors pas mécaniquement de conditions naturelles mais des conditions sociales et techniques d’utilisation des conditions naturelles. Contrairement à ce qu’avait cru trop rapidement Engels, S. Podolinsky s’inscrivait donc tout à fait dans une perspective matérialiste, qui plus est marxiste, et ne mérite pas l’indignité dont il est encore aujourd’hui frappé chez certains auteurs marxistes.

En réalité, les réticences de Marx et Engels, puis des marxistes en général jusqu’à une date récente, s’expliquent grandement par la crainte que, derrière l’argument des limites naturelles à l’activité humaine, se dissimule un conservatisme qui ne dirait pas son nom. Mais, selon T. Benton, la question des limites naturelles n’entre pas en conflit avec des projets émancipateurs à condition de repérer les éléments du procès de travail qui sont “rebelles à la manipulation intentionnelle”, comme la photosynthèse, les interventions humaines répétées ou accumulées qui provoquent des effets non voulus et indésirables, comme l’effet de serre, et les interventions qui ont occulté ou modifié certaines limites, comme les manipulations génétiques.

Finalement, le problème se résume ainsi : les “limites” naturelles ne sont pas figées, elles se déplacent dans le temps et l’espace en fonction de l’organisation socio-technique de la société, mais le déplacement lui-même n’est certainement pas infini. Ne nous faut-il donc pas dire adieu à l’infinitude de la croissance économique qui, selon Herman Daly, ne peut être durable, et se mettre à penser “l’au-delà du développement” qui est une “idéologie en ruine”, comme nous y invitent à penser par exemple Serge Latouche ?

Selon Hans Jonas, compte tenu des limites de tolérance de la nature, la promesse d’abondance doit être abandonnée, notamment parce qu’il sera impossible de faire accéder les pays sous-développés au niveau des pays développés sans avoir recours encore davantage au progrès technique, ce qui accroît la contradiction à l’égard du principe de responsabilité.

Les bases matérielles de l’utopie marxiste, comme celles d’ailleurs de l’idéologie libérale, qui auraient permis de passer du “règne de la nécessité” au “règne de la liberté” (selon Marx) ne seront jamais réunies. Même un auteur qui s’est pourtant attaché à réhabiliter l’utopie marxienne, Henri Maler, est catégorique à propos des forces productives héritées du capitalisme qui seraient porteuses d’émancipations : il s’agit selon lui d’ “illusions funestes”. Doit-on pour autant se désintéresser de l’amélioration des conditions matérielles d’existence ? Non, répond H. Jonas, mais “il est hautement nécessaire de libérer l’exigence de la justice, de la bonté et de la raison de l’appât de l’utopie”.

sources :
(1) wikipedia
(2) Alain Lipietz au Congrès Marx International
(3) Travaux de Jean-Marie Harribey


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